Le blog de Moukarram Mehdi
Notre existence est l'addition de journées qui s'appellent toutes aujourd'hui [...] Une seule journée s'appelle demain : celle que nous ne connaîtrons pas
Affaire Ben Barka, le pouvoir au pied du mur

Le juge français Patrick Ramaël vient d’engager une nouvelle commission rogatoire au Maroc. Son objectif : auditionner le Général Housni Benslimane, “l’espion” Miloud Tounzi et “l’infirmier” Boubker Hassouni, tous trois désormais considérés comme acteurs dans la disparition de Mehdi Ben Barka.

Chargé de l’instruction sur l’enlèvement et la disparition de Ben Barka en octobre 1965 à Paris, le juge français Patrick Ramaël est plus que déterminé à faire avancer cet imbroglio judiciaire vieux de plus de quarante ans. Il vient d’engager une énième commission rogatoire internationale qui pourrait se révéler décisive. Son objectif premier est d’interroger les rares “survivants” de l’époque dont il soupçonne, pour certains, le rôle actif dans la liquidation de l’opposant de Hassan II.

Tounzi, confondu par son… écriture
Trois noms sortent du lot d’une vingtaine de personnes que le juge Ramaël souhaite auditionner à tout prix compte tenu de leur rôle aux avant-postes de l’affaire: Miloud Tounzi, Boubker Hassouni et le général Housni Benslimane.

Miloud Tounzi, alias Larbi Chtouki, le “contact marocain” des truands français ayant organisé l’enlèvement, retient l’attention particulière de Patrick Ramaël pour lequel il apporte un élément de taille pour le confondre : une analyse graphologique permettant de prouver son identité. Là, le juge a réussi grâce à sa persévérance une avancée plus que déterminante dans l’enquête. En effet, constatant qu’un certain nombre de demandes adressées aux autorités marocaines sous la forme de commissions rogatoires internationales n’ont pas été, ou seulement très partiellement, exécutées, le juge a poursuivi depuis un an son information en France. Il a diligenté en juin 2006 une expertise graphologique comparant deux documents (voir fac-similés), un formulaire de demande de visa Schengen introduite récemment par Miloud Tounzi auprès des services consulaires français au Maroc avec une fiche de débarquement à l’aéroport d’Orly datant d’octobre 1965 portant le nom de Larbi Chtouki. L’expertise a établi que «le graphisme de la carte de débarquement portant le nom de Larbi Chtouki émane probablement de la main du scripteur du document de comparaison portant le nom de Miloud Tounzi», confortant les éléments déjà recueillis par le juge qui indiquent qu’il y a bien identité de personne entre Miloud Tounzi et le surnommé Larbi Chtouki. L’analyse recoupe entre autres les témoignages de Rachid Skiredj, un ancien du CAB-1 qui a confirmé au juge en décembre 2005 que Tounzi avait bel et bien utilisé le sobriquet “opérationnel” de Chtouki pour l’enlèvement de Ben Barka et ceux des frères Bourequat, incarcérés un temps au PF3 avec les truands Dubail, Le Ny et Boucheseiche. René Midhat Bourequat a, lors de son audition en tant que témoin par Ramaël en décembre 2005, formellement  identifié Chtouki en la personne de Tounzi qu’il avait croisé après sa libération au Yacht Club de Rabat. De plus, Mahjoub Tobji, entendu par le juge en septembre dernier, a reconnu sur photographie le dénommé Chtouki comme étant Tounzi qu’il avait connu lorsqu’il était l’aide de camp du général Dlimi. Tobji a précisé que Miloud Tounzi lui avait confié avoir participé à l’affaire Ben Barka. Le nom de Tounzi avait beaucoup circulé avant que le juge Ramaël n’ait pu en déterminer l’identité formelle, mais les autorités marocaines ont de tout temps refusé de le “livrer” arguant du fait que “Chtouki n’existe pas”. Pourtant, sous la pression des enquêtes judiciaires et des investigations de la presse, Tounzi a bien failli prendre lui-même les devants. En 2002, il avait pris attache avec Driss Benzekri, à l’époque président du Forum Vérité et Justice (FVJ). L’ex-agent secret avait assorti sa confession publique d’une condition sine qua non, celle d’obtenir des garanties du Pouvoir pour sa sécurité et face aux poursuites judiciaires. Benzekri s’en était ouvert à “des officiels” qui n’ont pas autorisé la démarche. C’est peut-être pour cette raison que Ramaël a tenu à visiter Benzekri (devenu depuis M. droits de l’Homme du royaume) en convalescence dans ses appartements du Ritz à Paris. Depuis, Tounzi s’est emmuré dans un silence total et refuse tout commentaire aux médias qui le sollicitent.


Hassouni, l’autre acteur-clé

En février 2000, “Le Journal” retrouvait la trace de Boubker Hassouni, l’infirmier du CAB-1, les services secrets de l’époque, qui aurait, selon nombre de témoignages concordants, administré une injection létale à Ben Barka lors de son confinement par les truands français dans une villa de la région parisienne. Depuis le déclenchement de l’affaire, le nom de Hassouni a souvent filtré. Des témoignages corollaires tendent à montrer que Hassouni a, durant des années, officié dans plusieurs centres de détention secrets sous Hassan II, notamment pour “abréger les souffrances des torturés”, mais son ascension dans la hiérarchie policière lui a permis d’échapper à toutes les démarches entreprises à son encontre par la justice française malgré le fait qu’il était, comme Tounzi, aux premières loges de la fin tragique de Ben Barka. A la fin des années 90, “l’infirmier” à qui le général Kadiri confiait encore des “missions sensibles” pour le compte de la DGED, a pris sa retraite et vit depuis cloîtré dans sa résidence de plage à Sidi El Abed, non loin de Rabat. Aujourd’hui, le juge Ramaël, qui a formellement identifié son lieu de résidence, compte bien l’interroger en priorité. C’est aussi le cas du général Housni Benslimane, patron de la puissante gendarmerie royale et sécuritaire favori de Mohammed VI. Selon une fiche du SDECE (contre-espionnage français), Benslimane avait réceptionné une communication téléphonique des ravisseurs alors qu’il était de permanence au CAB-1 le 29 octobre 1965. Il serait donc aux yeux du juge français le seul lien intangible encore en poste entre les ravisseurs de Ben Barka et les autorités marocaines.
Mais l’assassinat de Mehdi Ben Barka, figure mythique de la gauche marocaine et du tiers-mondisme, dérange toujours Rabat. Deux ans après son intronisation, le roi Mohammed VI s’était pourtant engagé à aider l’enquête. «Si on savait exactement ce qui s’est passé à l’époque de la disparition et où se trouve la dépouille, il n’y aurait pas toutes ces spéculations. Je ne sais pas ce qui s’est passé», avait affirmé le souverain en 2001 dans une interview accordée au quotidien français Le Figaro. En ajoutant : «Je suis prêt à contribuer à tout ce qui peut aider la vérité». Pourtant, la volonté politique affichée par le souverain ne se traduit pas dans les faits.


Obstruction de la justice

Ramaël en avait fait l’expérience il y a tout juste un an, dans le cadre d’une précédente commission rogatoire internationale, il souhaitait déjà  interroger une vingtaine de personnalités civiles et militaires dont le Général Housni Benslimane, Miloud Tounzi et Boubker Hassouni. Le juge voulait aussi se rendre dans l’ancien centre de détention secret “PF3”, près de Rabat, où la tête de Mehdi Ben Barka aurait été enterrée, selon plusieurs témoignages. Après l’avoir assuré, avant sa venue, de sa volonté de coopérer, la justice marocaine avait finalement décidé de faire obstruction, tentant même de faire annuler le déplacement du magistrat. A peine arrivé à Rabat, Patrick Ramaël avait adressé un courrier à Jalal Sarhane, le juge chargé du dossier à la cour d’appel de Casablanca, afin de lui faire part de sa “surprise”. Patrick Ramaël avait entre-temps appris que son homologue ne jugeait plus “cette visite opportune”. Elle avait déjà été déplacée quelques semaines plus tôt, en raison “du pèlerinage à La Mecque” de plusieurs personnes concernées par la commission rogatoire.

Pourtant, quelque temps auparavant, les deux magistrats s’étaient vus à Paris et avaient convenu des détails du déplacement de Ramaël. «Lors de notre conversation, il n’avait jamais été question d’un report de cette mission, bien au contraire», avait alors souligné le juge français à la presse française avant d’ajouter : «Je ne comprends pas les raisons qui s’opposeraient aujourd’hui à l’exécution de cette demande d’entraide pénale».

Décidé à aller de l’avant, Patrick Ramaël s’était rendu à la cour d’appel de Casablanca où de nouvelles difficultés étaient apparues. Contre toute attente, la police avait argué ne pas connaître les adresses des personnes que le magistrat souhaitait interroger. Elle ne saurait pas non plus où se trouverait le fameux centre de détention. «Nous n’avions pas les adresses des personnes figurant sur la liste des témoins à interroger», se risquera même à déclarer Mohamed Bouzoubâa, ministre de la Justice, reprenant à son compte les explications avancées par la police et le juge Serhane pour faire obstruction aux auditions ou à la visite du PF3. Des explications bien peu crédibles s’agissant notamment... de l’actuel chef de la gendarmerie, le général Benslimane, ou de l’ex-patron des services de sécurité, le général Kadiri. Face à cette pantalonnade des autorités, Patrick Ramaël avait voulu apporter une commission rogatoire complémentaire (CRC) à son homologue marocain, contenant les adresses de trois responsables à interroger en priorité (Benslimane, Tounzi et Hassouni) ainsi que des précisions sur le centre de détention “PF3”. Le juge avait lui-même fourni un plan et des photos des environs, pour “aider” les policiers. Le parquet de Casablanca bottera en touche en déclarant que la date d’exécution de cette CRC “sera fixée ultérieurement”… Ramaël attend toujours… Aujourd’hui, le juge français revient à la charge avec tous les détails que les autorités marocaines ont feint de ne pas avoir : adresses précises et téléphones des acteurs présumés et témoins à interroger ainsi que les coordonnées GPS du “PF3” dont il veut faire analyser le sol par des experts grâce à une technologie nouvelle déjà expérimentée dans l’étude de charniers. Selon une source judiciaire, dans l’éventualité où le pouvoir marocain ne répondrait pas positivement à sa commission rogatoire, Ramaël envisagerait alors de lancer des mandats d’arrêt internationaux contre tous ceux qui continuent à se soustraire à la justice. Des mesures préparatoires sur le sol français et en Europe seraient d’ailleurs déjà engagées si d’aventure l’une de ces personnes décidait d’y séjourner…

Côté marocain, le ton a déjà été donné par rapport à l’opiniâtreté de Ramaël : le 19 mai dernier, lorsque Nicolas Sarkozy fait une escale «surprise» à Marrakech en revenant de sa tournée africaine, Fouad Ali El Himma, homme de confiance du roi, s’est ouvertement plaint des «agissements» du juge. Le Palais espère-t-il une élection de Sarkozy à l’Elysée pour revoir le dossier s’enliser ?

Source : le journal hebdo

(0) comments

Add a Comment



Add a Comment

<<Home





Copyright © -Moukarram Mehdi- 2006